Il est des situations qui dépassent les frontières, les appartenances politiques et les considérations ethniques. Elles interpellent notre conscience collective, questionnent la responsabilité de nos dirigeants et nous obligent à réfléchir à l’Afrique que nous souhaitons léguer aux générations futures.
L’affaire de la jeune Noura BAH, qui suscite des préoccupations et des appels à sa libération, nous invite à poser une question fondamentale : quelle place nos sociétés accordent-elles réellement à la jeunesse, à la liberté d’expression et à la dignité humaine ?
Au XXIᵉ siècle, alors que le monde investit dans l’intelligence artificielle, les sciences, l’innovation et l’économie numérique, l’Afrique ne peut se permettre de considérer ses jeunes talents comme des menaces plutôt que comme des ressources précieuses pour son développement.
Quand la sanction prend la place du dialogue
En 2026, il est légitime de s’interroger lorsqu’une jeune femme de moins de trente ans se retrouve au cœur d’une affaire judiciaire liée, selon les éléments rapportés, à ses prises de parole et à la défense de sa communauté sur les plateformes numériques.
Les circonstances précises de cette affaire doivent être examinées avec rigueur, dans le respect de la présomption d’innocence, des droits de la défense et de l’indépendance de la justice. Nul ne devrait être au-dessus de la loi, mais nul ne devrait non plus être privé de ses droits fondamentaux en raison de ses opinions ou de son appartenance communautaire.
La loi est indispensable à la stabilité d’un État, mais la sagesse consiste à l’appliquer avec justice, mesure et discernement.
Face à une jeunesse qui s’exprime parfois avec émotion, la pédagogie, l’écoute et le dialogue peuvent constituer des réponses plus constructives que la confrontation systématique. Une parole maladroite peut être corrigée ; une incompréhension peut être dissipée ; une tension peut être apaisée. Encore faut-il que les institutions acceptent de faire du dialogue une force et non un signe de faiblesse.
La démocratie ne se mesure pas seulement à la capacité d’un État à faire respecter ses lois. Elle se mesure également à sa capacité à protéger les libertés, à garantir des procédures équitables et à entendre les voix qui dérangent.
Une Afrique riche de ses ressources, mais trop souvent privée des conditions de son épanouissement
Le paradoxe africain demeure saisissant. Notre continent regorge de ressources naturelles, possède une jeunesse dynamique et dispose de femmes et d’hommes capables d’exceller dans les sciences, le droit, la médecine, l’agriculture, la technologie et l’entrepreneuriat.
Pourtant, dans de nombreuses communautés, l’accès à l’eau potable, à des soins de santé de qualité, à une éducation digne de ce nom, à une alimentation suffisante et à une électricité fiable demeure un défi quotidien.
Le paludisme continue de coûter des vies. Des enfants parcourent de longues distances pour rejoindre des écoles insuffisamment équipées. Des jeunes diplômés cherchent désespérément des perspectives professionnelles. Des chercheurs manquent de laboratoires, de financements et d’environnements propices à l’innovation.
Dans ces conditions, une question mérite d’être posée à nos dirigeants : pourquoi consacrer tant d’énergie à contenir certaines voix lorsque tant de défis essentiels attendent encore des réponses urgentes ?
Il ne s’agit pas d’opposer la justice aux besoins sociaux, ni de nier la nécessité de maintenir l’ordre public. Il s’agit de rappeler les priorités d’un leadership responsable : protéger les citoyens, garantir leurs droits, améliorer leurs conditions de vie et créer les conditions permettant à chaque talent de contribuer au bien commun.
La richesse d’une nation ne se mesure pas uniquement à la valeur de son sous-sol. Elle se mesure surtout à la qualité de ses institutions, à la santé de sa population, au savoir de ses enfants et à la liberté offerte à ses citoyens de construire leur avenir.
Le véritable leadership consiste à élever les talents, pas à les briser
L’histoire nous enseigne que les sociétés progressent lorsqu’elles savent reconnaître les compétences, encourager le mérite et donner leur chance aux esprits audacieux.
Les parcours de Michelle Obama, Ketanji Brown Jackson, Kamala Harris, Jasmine Crockett, Letitia James, Fani Willis, Keisha Lance Bottoms et Stacey Abrams illustrent, chacun à sa manière, la diversité des trajectoires de femmes noires qui ont accédé à des responsabilités importantes dans la société américaine.
Leurs parcours ne sont ni identiques ni exempts de controverses. Ils rappellent néanmoins une vérité essentielle : on peut être en désaccord avec les opinions d’une personne tout en reconnaissant sa formation, ses compétences et sa contribution à la société.
Le mérite ne devrait jamais être subordonné à l’affiliation politique. Le talent ne devrait pas être jugé à travers le prisme des appartenances ethniques. Et la réussite d’une femme ne devrait jamais être perçue comme une menace pour l’autorité d’un homme ou d’une institution.
Il est également important de reconnaître le rôle des personnes, des institutions et des partenaires internationaux qui soutiennent les talents africains, notamment lorsque des universités, des fondations, des professionnels du droit ou des acteurs de la société civile occidentaux leur offrent des possibilités de formation, de mentorat et d’épanouissement.
Nos dirigeants devraient s’inspirer de ces approches positives, développer des partenariats équitables et créer, sur le continent lui-même, des environnements où les jeunes peuvent apprendre, entreprendre, débattre et réussir sans craindre l’arbitraire.
L’Afrique n’a pas besoin que l’Occident pense à sa place. Elle a besoin de dirigeants capables de s’inspirer des meilleures pratiques internationales pour libérer le potentiel de leurs propres citoyens.
Le véritable patriotisme ne consiste pas à protéger l’image d’un pays au détriment de ses enfants. Il consiste à bâtir un pays dans lequel ses enfants peuvent s’exprimer, se former, réussir et servir leur nation dans la dignité.
Deux poids, deux mesures : une question de confiance dans les institutions
Dans plusieurs pays, les citoyens expriment leur frustration lorsqu’ils ont le sentiment que les procédures judiciaires sont appliquées avec une sévérité variable selon les individus, leur influence ou leur proximité avec le pouvoir.
Les accusations de détournement de fonds publics, de corruption ou de participation à des violences graves doivent faire l’objet d’enquêtes indépendantes et de procédures équitables. Lorsqu’elles sont établies, les responsabilités doivent être assumées conformément à la loi.
Il serait toutefois dangereux de condamner quiconque sur la base de simples accusations. La justice exige des preuves, une défense effective et des décisions impartiales.
C’est précisément cette exigence d’égalité devant la loi qui doit guider notre réflexion : les citoyens doivent pouvoir croire que les mêmes principes s’appliquent aux puissants comme aux plus vulnérables.
Une justice respectée n’est pas celle qui frappe le plus fort ; c’est celle dont l’impartialité ne laisse personne douter de son équité.
La confiance dans les institutions se construit lorsque les citoyens constatent que les droits sont protégés, que les responsabilités sont établies sur la base des preuves et que personne ne bénéficie d’une impunité fondée sur son statut.
Noura BAH : un appel à la responsabilité et à l’apaisement
À travers cette tribune, j’adresse un appel respectueux aux autorités sénégalaises : que toute la lumière soit faite sur la situation de Noura BAH, que ses droits fondamentaux soient pleinement garantis et que sa libération soit envisagée dans le respect des procédures légales applicables, si aucun fondement juridique valable ne justifie son maintien en détention.
Je les invite également à privilégier, chaque fois que cela est possible et conforme au droit, les voies du dialogue, de la médiation et de l’apaisement.
Un État fort n’est pas celui qui refuse d’entendre ses citoyens. C’est celui qui possède suffisamment de confiance en ses institutions pour accueillir la contradiction sans renoncer à l’ordre public.
Je lance aussi un appel aux intellectuels africains, aux juristes, aux universitaires, aux organisations de défense des droits humains, aux femmes leaders, aux jeunes et aux partenaires internationaux : faisons de cette situation une occasion de promouvoir le respect des libertés fondamentales, la responsabilité publique et la dignité humaine.
Si les voies de recours nationales ne permettent pas d’apporter une réponse satisfaisante, les mécanismes régionaux et internationaux compétents en matière de droits humains pourront être examinés, conformément aux règles applicables et aux conditions de recevabilité.
Notre démarche doit rester pacifique, responsable et respectueuse des institutions. Elle ne vise ni à humilier un État ni à condamner une nation, mais à rappeler que la grandeur d’un pays se révèle aussi dans sa capacité à protéger les droits de chaque personne.
L’Afrique doit choisir entre la peur des talents et l’ambition du progrès
Nous devons avoir le courage de regarder nos contradictions en face. Il serait regrettable que des sociétés capables de produire des scientifiques, des juristes, des artistes, des entrepreneurs et des leaders de dimension internationale ne sachent pas créer les conditions nécessaires à leur épanouissement.
Chaque jeune talent injustement découragé représente une possibilité de progrès compromise. Chaque voix réduite au silence sans garanties suffisantes fragilise la confiance collective. Chaque compétence contrainte de s’exiler faute de perspectives constitue une perte pour le développement national.
À l’inverse, chaque jeune formé, chaque chercheur soutenu, chaque femme encouragée et chaque citoyen écouté peut devenir un acteur de transformation.
Aux dirigeants africains, je voudrais adresser cette pensée : ne craignez pas les jeunes qui vous interpellent ; craignez plutôt le jour où ils cesseront de croire que leur pays mérite leurs idées, leur énergie et leur avenir.
L’autorité passe. Les fonctions changent. Les gouvernements se succèdent. Mais les institutions que nous construisons, les libertés que nous protégeons et les possibilités que nous offrons à notre jeunesse façonnent durablement l’histoire de nos nations.
L’Afrique mérite mieux que des rivalités stériles. Elle mérite des dirigeants qui savent écouter, des institutions qui savent protéger et des sociétés qui savent reconnaître le mérite sans distinction d’origine, de sexe ou de conviction.
Ensemble pour la dignité humaine, la justice et la libération de Noura BAH
Au-delà des clivages politiques, des appartenances ethniques et des frontières, défendons un principe universel : la dignité humaine n’a pas de nationalité.
Je souhaite que l’affaire Noura BAH connaisse une issue juste, apaisée et respectueuse de ses droits. Je souhaite également que le Sénégal, comme toutes les nations africaines, continue de renforcer ses institutions et de faire de la jeunesse une priorité de son développement.
Notre combat ne doit pas être celui de la division, mais celui de la conscience. Non pas celui de la confrontation, mais celui du dialogue. Non pas celui de l’humiliation, mais celui de la justice.
Libérer les talents, c’est investir dans l’avenir. Protéger les libertés, c’est renforcer l’État de droit. Reconnaître le mérite, c’est donner à l’Afrique les moyens de sa grandeur.
Pour la paix, la justice, l’éducation et la dignité humaine.
Par Mamadou Bhoye BALDÉ, Diplomatie scientifique–Paix–Éducation– Coopération internationale

