{"id":18635,"date":"2020-06-18T13:21:34","date_gmt":"2020-06-18T12:21:34","guid":{"rendered":"http:\/\/guineechrono.com\/?p=18635"},"modified":"2020-06-18T13:21:34","modified_gmt":"2020-06-18T12:21:34","slug":"genocide-au-rwanda-je-suis-une-mere-jai-tue-les-parents-de-certains-enfants","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/guineechrono.com\/index.php\/genocide-au-rwanda-je-suis-une-mere-jai-tue-les-parents-de-certains-enfants\/","title":{"rendered":"G\u00e9nocide au Rwanda : \u00ab\u00a0Je suis une m\u00e8re, j&rsquo;ai tu\u00e9 les parents de certains enfants\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"<p>Des dizaines de milliers de femmes ont particip\u00e9 au g\u00e9nocide de 1994 au Rwanda, mais leur r\u00f4le est rarement \u00e9voqu\u00e9 et la r\u00e9conciliation avec leur famille est difficile. La journaliste Natalia Ojewska s&rsquo;est entretenue avec certaines femmes en prison.<\/p>\n<p>Ce qui a commenc\u00e9 comme un banal voyage pour aller chercher de l&rsquo;eau pour le petit d\u00e9jeuner s&rsquo;est termin\u00e9 par le meurtre de Fortunate Mukankuranga.<\/p>\n<p>V\u00eatue d&rsquo;un uniforme de prisonnier orange et parlant d&rsquo;une voix calme et att\u00e9nu\u00e9e, elle se souvient des \u00e9v\u00e9nements du matin du dimanche 10 avril 1994.<\/p>\n<p>En chemin, elle est tomb\u00e9e sur un groupe d&rsquo;agresseurs qui battaient deux hommes au milieu de la rue.<\/p>\n<p>Quand ils sont tomb\u00e9s par terre, j&rsquo;ai pris un b\u00e2ton et j&rsquo;ai dit : \u00ab\u00a0Les Tutsis doivent mourir ! Puis j&rsquo;ai frapp\u00e9 l&rsquo;un d&rsquo;eux et l&rsquo;autre&#8230; J&rsquo;\u00e9tais l&rsquo;un des tueurs\u00a0\u00bb, dit la septuag\u00e9naire.<\/p>\n<p>Il s&rsquo;agit de deux des 800 000 meurtres de Tutsis ethniques et de Hutus mod\u00e9r\u00e9s qui ont eu lieu pendant 100 jours.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s sa participation au massacre, Mukankuranga, une Hutue, est retourn\u00e9e chez elle aupr\u00e8s de ses sept enfants en \u00e9prouvant une profonde honte. Les flashbacks de la sc\u00e8ne du crime n&rsquo;ont cess\u00e9 de la hanter.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je suis une m\u00e8re. J&rsquo;ai tu\u00e9 les parents de certains enfants\u00a0\u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>Quelques jours plus tard, deux enfants tutsis terrifi\u00e9s, dont les parents venaient d&rsquo;\u00eatre massacr\u00e9s \u00e0 la machette, ont frapp\u00e9 \u00e0 sa porte pour demander refuge.<\/p>\n<p>Elle n&rsquo;a pas h\u00e9sit\u00e9 et les a cach\u00e9s dans le grenier, o\u00f9 ils ont surv\u00e9cu aux massacres.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0M\u00eame si j&rsquo;ai sauv\u00e9 les enfants, j&rsquo;ai \u00e9chou\u00e9 avec ces deux hommes. Cette aide n&rsquo;inversera jamais le courant de la culpabilit\u00e9\u00a0\u00bb, dit Mukankuranga.<\/p>\n<p>Elle fait partie des quelque 96 000 femmes condamn\u00e9es pour leur implication dans le g\u00e9nocide &#8211; certaines ont tu\u00e9 des adultes, comme Mukankuranga, d&rsquo;autres des enfants, et d&rsquo;autres encore ont incit\u00e9 des hommes \u00e0 commettre des viols et des meurtres.<\/p>\n<p>Le soir du 6 avril 1994, un avion transportant le pr\u00e9sident hutu du Rwanda, Juvenal Habyarimana, a \u00e9t\u00e9 abattu alors qu&rsquo;il approchait de l&rsquo;a\u00e9roport de la capitale, Kigali.<\/p>\n<p>Bien que l&rsquo;identit\u00e9 des assassins n&rsquo;ait jamais \u00e9t\u00e9 \u00e9tablie, les extr\u00e9mistes hutus ont imm\u00e9diatement accus\u00e9 les rebelles tutsis d&rsquo;avoir perp\u00e9tr\u00e9 l&rsquo;attaque. En quelques heures, des milliers de Hutus, endoctrin\u00e9s par des d\u00e9cennies de propagande ethnique haineuse, se sont joints \u00e0 l&rsquo;assassinat bien organis\u00e9.<\/p>\n<p>La participation des femmes remet en question le st\u00e9r\u00e9otype du Rwanda qui consid\u00e8re les femmes comme des protectrices et des pourvoyeuses d&rsquo;une voix apaisante.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il est tr\u00e8s difficile de comprendre comment une m\u00e8re qui aime ses enfants peut aller chez ses voisins pour tuer leurs enfants\u00a0\u00bb, explique Regine Abanyuze, qui travaille pour Never Again, une organisation non gouvernementale qui promeut la paix et la r\u00e9conciliation.<\/p>\n<p>Pourtant, une fois que l&rsquo;\u00e9tincelle des atrocit\u00e9s a \u00e9t\u00e9 allum\u00e9e, des milliers de femmes ont agi comme des agents de violence aux c\u00f4t\u00e9s des hommes.<\/p>\n<p>Pauline Nyiramasuhuko, ancienne ministre de la Famille et de la Promotion de la Femme, est l&rsquo;une des rares femmes rwandaises \u00e0 avoir pris une position de leader puissant sur la sc\u00e8ne politique domin\u00e9e par les hommes. Elle a jou\u00e9 un r\u00f4le essentiel dans l&rsquo;orchestration du g\u00e9nocide.<\/p>\n<p>En 2011, le Tribunal p\u00e9nal international pour le Rwanda l&rsquo;a reconnue coupable de g\u00e9nocide. Elle reste la seule femme \u00e0 avoir \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9e pour viol en tant que crime contre l&rsquo;humanit\u00e9.<\/p>\n<p>Nyiramasuhuko portait la responsabilit\u00e9 du commandement des miliciens qui ont viol\u00e9 des femmes tutsies \u00e0 la pr\u00e9fecture de Butare.<\/p>\n<p>Mais alors qu&rsquo;elle \u00e9tait assise au sommet, certaines femmes rwandaises ordinaires incitaient \u00e9galement des hommes. D&rsquo;autres n&rsquo;h\u00e9sitaient pas \u00e0 utiliser toutes les armes disponibles pour massacrer leurs voisins.<\/p>\n<p>Il n&rsquo;existe pas de programmes de r\u00e9habilitation distincts pour les femmes g\u00e9nocidaires et beaucoup d&rsquo;entre elles ont du mal \u00e0 concilier ce qu&rsquo;elles ont fait avec les perceptions traditionnelles du r\u00f4le de la femme.<\/p>\n<p>Martha Mukamushinzimana est une m\u00e8re de cinq enfants, qui a secr\u00e8tement port\u00e9 le fardeau de son crime pendant 15 ans, avant de d\u00e9cider de se d\u00e9noncer aux autorit\u00e9s judiciaires en 2009, car elle ne pouvait plus vivre avec le fardeau de ses crimes.<\/p>\n<p>Se d\u00e9finissant \u00e0 travers le prisme de la maternit\u00e9, beaucoup sont trop accabl\u00e9es par la honte pour admettre face \u00e0 leurs proches qu&rsquo;elles ont \u00e9chou\u00e9 \u00e0 prot\u00e9ger la vie.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le temps est le principal outil de r\u00e9habilitation que nous utilisons. Nous voulons leur donner autant de temps que n\u00e9cessaire pour les \u00e9couter et les amener lentement jusqu&rsquo;\u00e0 la confession\u00a0\u00bb, d\u00e9clare Grace Ndawanyi, directrice de la prison pour femmes de Ngoma, dans la province orientale du Rwanda.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Comme ma maison \u00e9tait situ\u00e9e pr\u00e8s de la route principale, j&rsquo;ai entendu tous les sifflements et j&rsquo;ai vu mes voisins tutsis \u00eatre rassembl\u00e9s et emmen\u00e9s \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise\u00a0\u00bb, dit Mukamushinzimana, assise dans une petite salle de prison vide et pleurant parfois.<\/p>\n<p>Des milliers de Tutsis, entass\u00e9s dans et autour de l&rsquo;\u00e9glise catholique de la paroisse de Nyamasheke, ont lutt\u00e9 pour leur vie pendant une semaine. Stanislus Kayitera, qui a maintenant 53 ans, est l&rsquo;un des rares survivants. Son avant-bras porte une large et irr\u00e9guli\u00e8re cicatrice due \u00e0 des \u00e9clats de grenade.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je me souviens de femmes qui ramassaient des pierres et les donnaient aux hommes, qui les lan\u00e7aient sur nous. Les hommes aussi tiraient, lan\u00e7aient des grenades et versaient du carburant sur les gens, puis les mettaient en feu\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ensuite, ils ont pris d&rsquo;assaut l&rsquo;\u00e9glise et ont commenc\u00e9 \u00e0 nous tuer \u00e0 coups de matraque\u00a0\u00bb, raconte M. Kayitera, qui a surv\u00e9cu en se cachant sous les cadavres\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Mukamushinzimana dit qu&rsquo;elle s&rsquo;est sentie oblig\u00e9e de suivre les ordres.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;ai pris mon b\u00e9b\u00e9 sur le dos et j&rsquo;ai rejoint le groupe qui ramassait les pierres utilis\u00e9es pour tuer les gens qui se cachaient \u00e0 l&rsquo;\u00e9glise\u00a0\u00bb, dit Mukamushinzimana, qui avait accouch\u00e9 deux semaines plus t\u00f4t.<\/p>\n<p>Lorsqu&rsquo;elle a \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9e en 2009, aucun de ses proches n&rsquo;\u00e9tait pr\u00eat \u00e0 s&rsquo;occuper de ses cinq enfants.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le g\u00e9nocide est un crime contre des communaut\u00e9s enti\u00e8res. Il porte atteinte non seulement \u00e0 la dignit\u00e9 des victimes, mais aussi \u00e0 celle des auteurs. Et ces personnes ont \u00e9galement besoin de gu\u00e9rison\u00a0\u00bb, d\u00e9clare Fidele Ndayisaba, secr\u00e9taire ex\u00e9cutif de la Commission nationale pour l&rsquo;unit\u00e9 et la r\u00e9conciliation du Rwanda.<\/p>\n<p>Les femmes g\u00e9nocidaires qui ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 sont encourag\u00e9es \u00e0 \u00e9crire des lettres \u00e0 leurs familles et aux proches de leurs victimes afin de regagner peu \u00e0 peu la confiance perdue.<\/p>\n<p>Une fois lib\u00e9r\u00e9es de prison, les femmes g\u00e9nocidaires sont confront\u00e9es \u00e0 des d\u00e9fis tr\u00e8s diff\u00e9rents des hommes sur le chemin de la r\u00e9insertion.<\/p>\n<p>Certains de leurs maris se sont remari\u00e9s et les ont d\u00e9sh\u00e9rit\u00e9es. Leur communaut\u00e9 d&rsquo;origine ne les accueille pas et elles luttent contre le rejet de leur famille la plus proche.<\/p>\n<p>Mais on insiste beaucoup sur le fait que la gu\u00e9rison prend du temps et certains prisonniers sont encore r\u00e9ticents \u00e0 rejeter l&rsquo;id\u00e9ologie de la haine ethnique.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Oui, il y a des gens qui nient leurs crimes. Ce sont les plus durs, mais leur nombre est en baisse\u00a0\u00bb, explique M. Ndayisaba.<\/p>\n<p>La malheureuse Mukankuranga n&rsquo;a trouv\u00e9 le courage d&rsquo;avouer ses crimes que quatre ans apr\u00e8s sa condamnation en 2007.<\/p>\n<p>Elle se souvient avoir \u00e9t\u00e9 nerveuse avant de demander pardon au fils d&rsquo;une de ses victimes.<\/p>\n<p>Contre toute attente, \u00ab\u00a0il \u00e9tait heureux et enthousiaste lorsqu&rsquo;il m&rsquo;a rencontr\u00e9e et je n&rsquo;ai pas pu retenir mes larmes en l&#8217;embrassant\u00a0\u00bb, dit-elle.<\/p>\n<p>Mukankuranga envisage maintenant l&rsquo;avenir avec prudence, esp\u00e9rant qu&rsquo;elle pourra renouer les liens fragiles avec ses proches.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quand je rentrerai chez moi, je vivrai en paix avec ma famille et je serai plus aimante et plus attentionn\u00e9e envers les gens. Je paie maintenant les cons\u00e9quences de mon crime. Je n&rsquo;\u00e9tais pas cens\u00e9e \u00eatre en prison en tant que m\u00e8re\u00a0\u00bb, ajoute-t-elle.<\/p>\n<p><strong>Bbcafrique.com <\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Des dizaines de milliers de femmes ont particip\u00e9 au g\u00e9nocide de 1994 au Rwanda, mais leur r\u00f4le est rarement \u00e9voqu\u00e9 et la r\u00e9conciliation avec leur famille est difficile. La journaliste Natalia Ojewska s&rsquo;est entretenue avec certaines femmes en prison. 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