actu

lundi, janvier 26, 2026
NEWS

Port Autonome de Conakry : pourquoi la suspension des surestaries ne résout pas la crise structurelle (Par Cheick Chérif Touré)

Présentée comme une mesure d’apaisement face au mécontentement croissant des opérateurs économiques, la décision de suspendre les surestaries au Port Autonome de Conakry (PAC) a suscité un certain soulagement dans les milieux portuaires.

Toutefois, cette initiative conjoncturelle ne saurait masquer une réalité plus profonde : la congestion chronique du port ne relève pas d’un simple dysfonctionnement administratif, mais d’une crise structurelle enracinée dans des faiblesses techniques, organisationnelles et stratégiques.

Maillon vital de l’économie guinéenne, le PAC voit aujourd’hui sa compétitivité sérieusement compromise. Une analyse approfondie des causes révèle que seule une réforme ambitieuse et méthodique peut permettre d’enrayer durablement la dégradation de ses performances.

Un chenal d’accès asphyxié par l’ensablement

Le chenal d’accès du Port Autonome de Conakry connaît une dégradation préoccupante. Le dragage, pourtant indispensable au maintien de profondeurs suffisantes pour accueillir des navires à fort tirant d’eau, demeure irrégulier et largement insuffisant.

Cette situation entraîne une réduction du tirant d’eau opérationnel, limite l’accès aux porte-conteneurs de grande capacité et provoque un stationnement prolongé des navires en rade. Les temps d’attente à l’entrée comme à la sortie du port s’allongent, aggravant la congestion générale.

À la différence de ports de référence dans la sous-région — tels que Dakar, Abidjan ou Lomé — où le dragage permanent est intégré aux standards opérationnels, le PAC dépend encore d’interventions ponctuelles, souvent tardives et mal adaptées aux dynamiques naturelles d’ensablement. Sans un programme de dragage continu appuyé par un contrôle bathymétrique rigoureux, aucune amélioration durable ne peut être envisagée.

Un déficit criant en matériel nautique

Le sous-équipement du port, notamment en remorqueurs, constitue un autre facteur majeur de ralentissement des opérations. Les unités disponibles sont, pour la plupart, vieillissantes ou insuffisamment puissantes pour répondre aux exigences d’un trafic maritime en constante augmentation.

Cette carence se traduit par des manœuvres d’accostage excessivement longues, des retards dans l’amarrage des navires, des embouteillages maritimes et une saturation quasi permanente des quais. Alors que les normes internationales recommandent l’utilisation de remorqueurs offrant une puissance de traction comprise entre 40 et 60 tonnes de bollard pull, le PAC accuse un retard technique préoccupant, qui pèse lourdement sur sa fluidité opérationnelle.

Des infrastructures saturées et inadaptées à la croissance du trafic

La congestion actuelle du Port Autonome de Conakry n’a rien d’accidentel. Elle est le symptôme d’un port ayant atteint, puis largement dépassé, ses capacités physiques.

Les quais, dont la profondeur et la capacité d’accueil sont devenues insuffisantes, ne permettent plus une rotation efficace des navires. À cela s’ajoutent un manque criant d’aires de stockage, l’insuffisance d’espaces tampons et des goulots d’étranglement persistants dans les opérations de manutention.

L’absence d’investissements structurants significatifs au cours des dernières années contraste fortement avec la croissance soutenue du trafic marchand. Le PAC a un besoin urgent de nouveaux terminaux, de grues modernes à haut rendement, d’aires logistiques adaptées et d’une reconfiguration complète de sa chaîne portuaire. Sans ces extensions, la congestion demeurera la règle plutôt que l’exception.

Une gouvernance portuaire en manque de vision et de cohérence

La gouvernance actuelle du port, assurée par le groupe Alport, fait l’objet de nombreuses critiques. Les insuffisances relevées portent notamment sur l’absence d’un plan directeur portuaire actualisé, une faible capacité d’anticipation des flux, ainsi qu’une gestion des opérations essentiellement réactive.

Le manque d’expertise maritime dans les processus décisionnels et la coordination insuffisante entre la capitainerie, les manutentionnaires, les consignataires et les services douaniers contribuent à une multiplication des retards, des doublons administratifs et des conflits de compétences. Cette fragmentation affaiblit considérablement la compétitivité du PAC face aux ports concurrents de la sous-région.

Restaurer la souveraineté maritime pour une efficacité durable

La sortie durable de crise passe par une reprise en main stratégique du Port Autonome de Conakry par l’État guinéen. La souveraineté maritime, loin d’un repli nationaliste, implique une gouvernance maîtrisée, alignée sur les priorités économiques nationales.

Cette reconquête suppose un renforcement du contrôle national sur les décisions opérationnelles, une gestion orientée vers la performance, une meilleure intégration des services portuaires, douaniers et logistiques, ainsi qu’un investissement soutenu dans la formation du personnel. Elle nécessite également un cadre réglementaire robuste capable d’encadrer efficacement les opérateurs privés.

Une mesure cosmétique face à une crise profonde

La suspension des surestaries peut, à court terme, alléger la pression financière pesant sur les usagers du port. Mais elle ne s’attaque ni à l’ensablement du chenal, ni au déficit en équipements nautiques, ni à la saturation des infrastructures, encore moins aux défaillances de gouvernance.

Sans investissements lourds, sans modernisation de la gestion et sans vision stratégique claire, cette décision restera une mesure cosmétique, incapable de corriger une hémorragie structurelle. Le Port Autonome de Conakry doit redevenir un véritable levier de développement économique pour la Guinée, au risque de voir son déclassement régional s’accentuer.

Alseny Maciré Fofana

Related Posts

1 of 304

Leave A Reply

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *