Boké, Guinée — Les mois d’août et septembre 2017 resteront à jamais gravés dans l’histoire sociale de la préfecture de Boké. À cette période, toute la région s’était levée comme un seul homme pour dénoncer des conditions de vie jugées inacceptables, malgré plus de trois décennies d’exploitation intensive de la bauxite.
Depuis plus de 35 ans, le sous-sol de Boké alimente l’économie minière de la Guinée. Pourtant, pour une grande partie de la population locale, les retombées de cette richesse sont restées très limitées. Les habitants faisaient face à une dégradation environnementale croissante, à la poussière, à la pression sur les terres et surtout à un manque criant d’infrastructures de base.
Pour beaucoup, la situation était incompréhensible : une région qui produit autant de richesses continuait de manquer de services essentiels, laissant les populations avec le sentiment amer d’être oubliées.
Une mobilisation populaire sans précédent
Face à cette réalité, la jeunesse de Boké a engagé une série de mouvements de revendication. Les manifestations ont paralysé la ville et plusieurs localités de la préfecture.
Pour structurer ces revendications, une commission de réflexion et de suivi des revendications des 35 points de Boké a été mise en place afin de porter une plateforme de dialogue auprès des autorités préfectorales et du gouvernement.
La mise en place de cette structure s’est tenue dans la salle de conférence du Gouvernorat de Boké, en présence du gouverneur de région, Siba Séverin Lolamou, du préfet Mohamed Lamine Doumbouya et du secrétaire général chargé des collectivités, Jean Beavogui.
À l’issue des discussions, il a été décidé de mettre en place une commission composée de plusieurs représentants de la jeunesse et de la société locale. Elle était présidée par Oumar Djenabou Diallo, connu sous les initiales ODD, avec comme rapporteur Bassekou Amirou Dramé.
Parmi les autres membres figuraient notamment feu Bailo Sampou, John Combassa et Hamidou Pendessa.
La commission comptait également quelques personnes ressources chargées d’appuyer la réflexion stratégique, dont l’actuel ministre de l’Urbanisme et de l’Habitat, Mohamed Lamine Sy Savané.
Parmi les principales revendications portées par cette plateforme figuraient deux besoins fondamentaux : l’accès à l’eau potable et à l’électricité, considérés comme indispensables à la dignité et au bien-être des populations.
Mais très rapidement, la gestion interne de la commission a suscité des interrogations. Certains membres étaient soupçonnés d’agir comme des relais informels auprès de certaines autorités gouvernementales, notamment au niveau du ministère des Mines dirigé à l’époque par Abdoulaye Magassouba. Cette situation a contribué à créer un climat de méfiance dans un contexte déjà très tendu.
Une tentative de médiation sous haute tension
Alors que la situation devenait explosive, plusieurs personnalités originaires de Boké ont tenté de jouer un rôle de médiation pour désamorcer la crise.
Le général Mathurin Bangoura faisait partie de ceux qui ont accepté de se rendre sur le terrain pour dialoguer avec les jeunes manifestants. Pourtant, certains acteurs locaux, conscients du climat de tension, avaient exprimé leurs réserves quant à cette mission.
La délégation s’est néanmoins rendue à Boké. Mais à Tamaransy, où des barricades avaient été érigées par les manifestants, la situation est devenue extrêmement délicate. Aux côtés de l’ancien ministre de la Sécurité, Abdoul Kabèlè Camara, surnommé « l’Américain » (paix à son âme), le général Mathurin Bangoura a tenté de rejoindre le centre-ville pour calmer les tensions.
La mission s’est révélée presque impossible. La colère des jeunes était telle que la délégation a frôlé le pire. Selon plusieurs témoins présents sur les lieux, seule la retenue de certains manifestants et, pour beaucoup, la providence ont permis d’éviter un drame.
L’intervention pour rétablir l’électricité
Dans ce contexte de crise, des initiatives ont été prises pour tenter d’apporter des solutions concrètes. L’homme d’affaires Fadi Wazni s’est impliqué dans la recherche de groupes électrogènes destinés à améliorer l’approvisionnement en électricité dans la ville de Boké.
L’arrivée de ces équipements nécessitait cependant une coordination avec les jeunes qui contrôlaient plusieurs axes de circulation. Des contacts ont été établis avec certains responsables de groupes afin de faciliter le passage des convois et permettre l’installation des centrales sur les sites prévus.
Ces efforts ont contribué à réduire progressivement la tension et à ouvrir la voie à un retour relatif au calme.
La vérité sur l’affaire des camions
Parmi les sujets qui continuent d’alimenter les débats autour des événements de 2017 figure l’épisode des camions destinés à la jeunesse de Boké.
Pendant longtemps, certains ont présenté les jeunes comme ayant refusé une opportunité importante. Mais la réalité, selon plusieurs acteurs présents lors des discussions, serait bien différente.
L’idée initiale était de permettre aux jeunes de Boké de se constituer en groupements économiques afin de participer directement à l’activité de transport liée à l’exploitation minière. Dans ce cadre, 80 camions devaient être mis à la disposition des jeunes, afin qu’ils deviennent des acteurs économiques à part entière.
Cependant, au fil des discussions et des décisions prises en coulisses, le chiffre annoncé publiquement est passé à 70 camions. Selon plusieurs témoignages, dix camions auraient été écartés du dispositif initial, ce qui a suscité incompréhension et frustration chez certains acteurs du mouvement.
Cette zone d’ombre reste encore aujourd’hui un sujet de débat parmi les fils et filles de Boké.
Un appel à la responsabilité
Les événements de 2017 ont révélé non seulement les frustrations sociales liées à l’exploitation minière, mais aussi les divisions internes qui peuvent parfois affaiblir les luttes collectives.
Pour beaucoup d’observateurs, la principale leçon de cette crise est claire : le développement de Boké ne pourra se faire qu’à travers une gouvernance responsable, transparente et un engagement sincère des acteurs locaux.
La région dispose d’immenses richesses naturelles. Mais ces ressources ne pourront véritablement profiter aux populations que si les intérêts collectifs priment sur les calculs individuels.
Boké mérite des femmes et des hommes responsables, engagés pour son développement et pour l’avenir de ses populations.
— Témoignage et analyse de
Ibrahima Ndiaye
Journaliste d’investigation
Analyste des questions Mines – Environnement – Économie – Énergie et relations communautaires.










