À travers l’événement « Old School », organisé le vendredi 30 octobre 2026 à Conakry, les pionniers de la musique guinéenne des années 1990 et 2000 n’ont pas seulement renoué avec leur public. Ils ont surtout rappelé à une nouvelle génération d’artistes une vérité fondamentale : la musique n’est pas qu’un instrument de divertissement, de célébrité ou d’enrichissement personnel ; elle est également un puissant vecteur d’éducation, de sensibilisation, de dénonciation et de transformation sociale.
L’année 2026 restera, à bien des égards, une période importante dans l’histoire récente de notre pays. Au-delà des échéances électorales qui ont marqué la marche vers le rétablissement de l’ordre constitutionnel, elle aura également été celle d’un rendez-vous particulièrement symbolique pour la mémoire culturelle et musicale de la Guinée : Old School.
Organisé le vendredi 30 octobre à Conakry, cet événement a permis à plusieurs figures emblématiques de la musique guinéenne des années 1990 et 2000 de retrouver leurs admirateurs, après de longues années de séparation. Mais réduire cette rencontre à de simples retrouvailles entre artistes et fans serait passer à côté de son véritable enseignement.
Car, au-delà de la nostalgie, des prestations scéniques et de l’émotion, Old School a surtout pris les allures d’une véritable leçon de culture, de responsabilité et de conscience citoyenne à l’endroit de la nouvelle génération d’artistes guinéens.
Une génération qui semble, malheureusement, avoir progressivement perdu de vue l’essence même de l’engagement artistique.
La musique, hier, était une école.
Il suffit de revisiter les productions musicales des années 1990 et 2000 pour mesurer le fossé qui sépare une partie de cette génération d’artistes de celle qui occupe aujourd’hui le devant de la scène.
À cette époque, les artistes ne se contentaient pas de faire danser. Ils instruisaient, conseillaient, interpellaient et sensibilisaient. Leurs chansons étaient de véritables tribunes populaires à travers lesquelles s’exprimaient les préoccupations quotidiennes des citoyens.
Ils parlaient de la pauvreté, du chômage, de l’injustice, de la mauvaise gouvernance, des difficultés économiques, des dérives sociales et des souffrances des populations. Ils interpellaient les autorités, interpellaient la société, invitaient les jeunes à prendre leurs études au sérieux et exhortaient les filles et les femmes à préserver leur dignité, à se prémunir contre les dérives telles que la prostitution, l’alcoolisme et la consommation de drogues.
Ils dénonçaient les abus du pouvoir sans nécessairement insulter les dirigeants. Ils critiquaient les décisions publiques sans chercher à dresser les Guinéens les uns contre les autres. Ils exprimaient leur désaccord sans transformer la musique en une arme de division.
Des groupes et artistes comme 2Pac, Bill de Sam, Methodik, Ibro Diabaté, Sékouba Kandia Kouyaté, Fac Alliance, Senbedekai, Silatigui, Bunkaya Faya et Miffa Gueya, pour ne citer que ceux-là, ont contribué, chacun à sa manière et dans son registre, à faire de la musique un espace d’expression, de réflexion et de sensibilisation.
Leur engagement ne se mesurait pas à leur capacité à provoquer des polémiques, à humilier leurs adversaires ou à multiplier les paroles outrageantes. Il se mesurait plutôt à la pertinence de leurs messages, à leur capacité à traduire les réalités sociales et à leur volonté de servir une cause plus grande que leurs intérêts personnels : la Guinée et les Guinéens.
Pourtant, les tensions politiques existaient bel et bien. Les divergences entre le pouvoir et l’opposition étaient parfois profondes. Les injustices, les abus et les difficultés sociales n’étaient pas moins importants qu’aujourd’hui.
La grève générale de janvier et février 2007, notamment, avait révélé les profondes souffrances d’une population confrontée à une crise politique et sociale majeure. Dans ce contexte particulièrement difficile, des artistes avaient élevé la voix pour dénoncer les abus et défendre les aspirations populaires.
Ils étaient, à leur manière, la voix de ceux qui n’en avaient pas.
Leur force résidait précisément dans cette capacité à dénoncer sans déchirer, à critiquer sans insulter et à défendre les citoyens sans se laisser enfermer dans les querelles partisanes. Leur patriotisme ne se résumait pas à des slogans : il s’exprimait dans leurs textes, leurs prises de position et leur attachement au bien-être collectif.
Old School : un hommage aux anciens, mais surtout un avertissement aux nouveaux.
La présence de personnalités telles que le ministre Moussa Moïse Sylla, Fodéba Isto Keira, Malick Kébé et de nombreux autres compatriotes à cet événement est particulièrement significative.
Elle témoigne de la reconnaissance dont bénéficient encore ces pionniers, mais aussi de la place qu’ils occupent dans notre patrimoine culturel et artistique.
Il faut d’ailleurs se poser une question simple : qu’est-ce qui explique qu’après tant d’années, ces artistes continuent de susciter autant de respect et de considération ?
La réponse ne se trouve pas uniquement dans la qualité de leurs mélodies, leur talent ou leur ancienneté. Elle réside aussi, et surtout, dans la portée sociale de leurs œuvres et dans la responsabilité dont ils ont fait preuve à travers leur art.
Imaginons un instant que ces artistes aient consacré leurs chansons à l’insulte des communautés, à la stigmatisation ethnique, à la banalisation de la dépravation des mœurs ou à l’incitation des jeunes à abandonner l’école et à adopter des comportements destructeurs. Auraient-ils bénéficié de la même reconnaissance ? Auraient-ils suscité le même respect auprès des responsables publics, des intellectuels et des citoyens présents à cette rencontre ?
Il est permis d’en douter.
Leur présence à Old School traduit donc bien plus qu’un attachement à une époque révolue. Elle constitue une forme de reconnaissance envers une génération qui a compris que le talent artistique s’accompagne d’une responsabilité morale et sociale.
Une nouvelle génération qui confond parfois liberté artistique et irresponsabilité.
C’est ici que le contraste devient préoccupant.
Il serait injuste de condamner indistinctement tous les artistes de la nouvelle génération. Certains font preuve de créativité, de professionnalisme et d’un véritable engagement culturel. D’autres contribuent admirablement au rayonnement de la musique guinéenne au-delà de nos frontières.
Cependant, une tendance mérite d’être dénoncée : celle d’une partie de la production musicale actuelle qui semble avoir relégué au second plan les fonctions éducative, citoyenne et sociale de la musique.
Trop souvent, certains morceaux se réduisent à des récits de tromperies sentimentales, à la glorification de la démesure matérielle, à l’exhibition de richesses, à la banalisation de comportements socialement préoccupants et, plus grave encore, à des propos susceptibles d’alimenter les tensions communautaires.
Dans certaines productions, l’insulte semble prendre le pas sur l’argumentation, la provocation sur la réflexion et l’ethnocentrisme sur le patriotisme.
Où sont passées les chansons qui invitent les élèves et les étudiants à persévérer dans leurs études ? Où sont les textes qui encouragent les jeunes à travailler, à entreprendre et à contribuer au développement national ? Où sont les compositions qui sensibilisent les filles et les garçons aux dangers de la drogue, de l’alcoolisme et de la délinquance ? Où sont les œuvres qui interpellent les autorités sur les difficultés des populations et leur proposent des pistes de réflexion ?
La musique guinéenne ne manque pourtant ni de sujets ni de réalités à raconter.
Malgré les nobles efforts consentis par les différents dirigeants qui se sont succédé à la tête de notre pays depuis 2010, et les initiatives engagées au fil des années en faveur de l’amélioration des conditions de vie des populations, la Guinée demeure confrontée à d’importants défis socioéconomiques. Ces défis devraient précisément servir de sources d’inspiration à une génération d’artistes soucieuse de mettre son talent au service de la nation et de laisser une empreinte positive dans l’histoire de son pays.
Malheureusement, chez certains, la quête de visibilité, les avantages matériels, les invitations à l’étranger, les véhicules de luxe et les relations avec les personnalités fortunées semblent parfois avoir pris le dessus sur la mission artistique.
L’artiste ne doit pourtant pas devenir le simple porte-voix de ceux qui possèdent les moyens de le récompenser. Il doit également savoir donner une voix à ceux qui n’ont ni fortune, ni influence, ni accès aux cercles de décision.
Chanter l’amour n’est évidemment pas un problème. Célébrer la réussite matérielle n’est pas non plus une faute. La liberté artistique doit être préservée. Mais réduire l’essentiel de son répertoire à ces seuls sujets, au détriment des réalités et des préoccupations collectives, pose une véritable question de responsabilité culturelle.
Une musique qui divertit sans jamais faire réfléchir finit par perdre une partie de sa fonction sociale.
L’histoire ne célèbre pas seulement les artistes populaires, elle honore ceux qui ont marqué positivement leur époque.
À cette nouvelle génération, le message doit être clair : la célébrité est éphémère, les tendances musicales passent et les succès commerciaux ne garantissent pas la postérité.
Dans quinze ou vingt ans, qui se souviendra de vous ? Quels messages vos chansons auront-elles transmis à la jeunesse ? Quelles valeurs auront-elles défendues ? Quelle contribution aurez-vous apportée à la cohésion nationale, à l’éducation et à la construction de notre société ?
Voilà les véritables questions que chaque artiste devrait se poser.
Car Old School vient de nous rappeler une chose essentielle : on peut traverser les décennies sans être oublié, à condition d’avoir laissé derrière soi autre chose que des mélodies et des rythmes. Il faut avoir laissé des valeurs, des enseignements et des messages dont les générations futures pourront encore se nourrir.
À ceux qui, aujourd’hui, font de l’insulte communautaire, de la provocation et de la banalisation des comportements destructeurs les principaux ressorts de leur expression musicale, je voudrais adresser une interpellation fraternelle, mais ferme : faites votre introspection. Interrogez vos textes. Mesurez leur impact sur les jeunes qui vous écoutent. Demandez-vous si vous construisez ou si vous contribuez à fragiliser davantage une société déjà confrontée à de nombreuses difficultés.
Ne faites pas de la musique un instrument de division. Ne transformez pas votre notoriété en un moyen de banaliser des comportements préjudiciables à notre jeunesse. Ne sacrifiez pas l’avenir culturel de la Guinée sur l’autel des intérêts personnels et des succès passagers.
Vous avez des devanciers dont les œuvres constituent de véritables références. Écoutez-les, étudiez leurs parcours, inspirez-vous de leur engagement et comprenez ce qui leur vaut, aujourd’hui encore, autant de considération.
Il ne s’agit pas de copier les anciens ni de condamner systématiquement les nouvelles formes d’expression musicale. Il s’agit plutôt de renouer avec les valeurs fondamentales qui ont fait de la musique guinéenne un puissant instrument d’éducation populaire, de conscience citoyenne et de cohésion sociale.
Une nation a besoin d’artistes qui la divertissent, mais davantage encore d’artistes qui l’éclairent.
Old School n’a donc pas seulement célébré une génération d’artistes. Cet événement a rappelé à toute une industrie musicale que la réussite ne se mesure pas uniquement au nombre de vues, aux contrats, aux voitures ou aux voyages à l’étranger.
Elle se mesure aussi à l’héritage que l’on laisse à son peuple.
Les anciens ont eu leur époque. Ils ont chanté, dénoncé, conseillé, sensibilisé et contribué, à leur manière, à l’éveil des consciences. Aujourd’hui, ils ont transmis une leçon que la nouvelle génération ferait bien de méditer.
À vous de décider ce que vous souhaitez laisser à la Guinée : des chansons qui divisent et s’oublient, ou des œuvres qui éduquent, rassemblent et traversent les générations.
Car, au bout du compte, un artiste peut être célèbre de son vivant sans être respecté après sa carrière. Mais celui qui aura servi son peuple par son art ne sera jamais véritablement oublié.
Et c’est peut-être là le plus grand enseignement de Old School.
J’ai dit.
Abdoulaye Bouka Barry










